"Produire sans détruire", par François de Ravignan, agroéconomiste

 Je traiterai ce thème, produire sans détruire, en parlant surtout de l’agriculture, puisque c’est mon domaine de compétence et de prédilection, mais il est évident qu’il ne faut pas restreindre à la seule activité agricole les problèmes environnementaux, dans nos pays d’Europe de l’Ouest et plus encore de l’Est. L’agriculture en effet (selon les travaux du réseau agriculture durable - voir documentation) n’utilise que 6 à 7 % de la consommation énergétique en France, dont 2% de façon directe (carburants), le reste de manière indirecte sous forme d’aliments du bétail, fertilisants, etc). A titre de comparaison, nos réfrigérateurs et congélateurs utiliseraient - toujours selon la même source - autant d’énergie que les tracteurs et machines agricoles. Quant aux industries agricoles et alimentaires, elles utilisent 5% de la consommation énergétique française, c’est-à-dire presque autant que l’agriculture elle-même. Il ne faudrait donc surtout pas faire des agriculteurs les boucs émissaires des problèmes posés par la surconsommation d’énergie et la pollution.

Pourtant, on commence à parler beaucoup des économies d’énergie en agriculture. C’est très heureux, car ces économies et les changements de comportements qui leur sont liés ne sont aujourd’hui que très marginaux : par exemple, l’agriculture biologique n’intéresse en France que 11 500 exploitations et 650 000 ha, soit 1,5 % des agriculteurs et 2% des surperficies ; alors qu’en Allemagne elle touche déjà 4% des paysans, et 8% en Italie. Ce recours à l’agriculture biologique a l’avantage de permettre une réduction de 50 à 70% de l’énergie utilisée. Mais il faut citer aussi comme sources importantes possibles d’économies d’énergie et de limitation de la pollution dans l’agriculture, non seulement l’utilisation possible de bio-carburants, mais le retour à une alimentation animale à base d’herbe pour les ruminants (60 % des céréales en Europe servent à l’alimentation des animaux), ou encore les économies sur le conditionnement et le transport que permet le développement des circuits courts, par exemple dans le cadre des AMAP, que beaucoup d’entre vous connaissent déjà.
 
 
Elargir le cadre
 
Je voudrais cependant élargir le cadre de notre réflexion. En effet, dans le contexte de la libéralisation croissante des échanges, nous ne pouvons plus continuer à poser la question de produire sans détruire, notamment en ce qui concerne l’agriculture et la paysannerie, à l’échelle de la France ou même de l’Europe, Les agricultures des pays industrialisés ne sont en effet qu’un cas très particulier d’agriculture, et nos paysans qu’une très petite minorité des paysans du monde. Vous savez par ailleurs que, dans nos pays, les paysans représentent une très petite fraction de l’ensemble des travailleurs (environ 3%). Mais il n’en est pas du tout de même dans l’ensemble du monde, comme le montre le tableau qui figure à la fin de ce texte (les paysans dans le monde).
 
 
Il y apparaît tout de suite l’énorme poids démographique des pays du Sud, puisque vous voyez que la seule population de l’Inde équivaut à peu de choses près à celle de tous les pays industrialisés, et celle de la Chine un peu plus. Ensuite, la population active agricole du Sud est la moitié de la population active totale du monde : un homme sur deux est un paysan du Sud. Je faisais déjà cette constatation en 1975 et cette proportion n’a pas changé depuis, en raison de l’expansion démographique qui a provoqué une augmentation de la population rurale et même agricole - comme on le voit sur le tableau dans les quarante dernières années - en dépit de l’exode vers les villes et de l’expansion énorme de celles-ci. Beaucoup de gens s’imaginent que partout dans le monde, l’exode vers les villes fait diminuer la population rurale et agricole comme c’était le cas chez nous de 1850 à 1975.
 
Ce n’est pas vrai ; en voici trois exemples d’une situation tout à fait générale dans des pays encore moyennement industrialisés. En Turquie, la population active agricole et le nombre des exploitations ont augmenté jusqu’en 1995, tandis que la population urbaine passait en vingt ans de 17 à 42 millions. Au Nigeria, dans la même période 75-95, la population urbaine augmente de près de 30 millions (soit un triplement), tandis que les ruraux s’accroissent de près de 20 millions (population totale 112 millions en 95). En Inde, de 1990 à 2002, la population active augmente de 109 millions (total 470) ; l’industrie et les services doublent leurs emplois ( de 11 à 20 millions), tandis que l’agriculture gagne encore 2 millions d’actifs.          
 
Nous avons distingué, dans le tableau, à la rubrique « moyens de travail », trois catégories de paysans : ceux qui travaillent avec un tracteur (T) ceux qui travaillent en culture attelée avec des animaux (A), ceux qui travaillent manuellement (M),et qui sont la majorité écrasante. Essayons maintenant de voir comment se répartit la production en fonction des catégories précédentes de population active, tractorés (T), attelés(A), manuels(M). Pour simplifier, nous ne parlerons que de la production céréalière, à savoir environ 2 milliards de tonnes par an. On voit (sur le tableau à la rubrique production) que les « attelés » produisent autant que les « tractorés », mais avec une productivité apparente quinze fois moindre ; les « manuels » produisent moins de la moitié des attelés, mais avec une productivité dix fois moindre, donc 150 fois inférieure à celle des tractorés.
 
On entend très souvent défendre l’idée selon laquelle, pour nourrir les 2 ou 3 milliards d’hommes à venir dans les cinquante prochaines années, il faut compter sur les surplus des agricultures des pays industrialisés ou moderniser très fortement les agricultures traditionnelles. Cela est doublement faux et nous allons le montrer. Comment, par exemple, augmenter de 20% la production céréalière mondiale? Si l’on compte pour cela sur les seuls « tractorés », il leur faudrait augmenter de près de 50 % leur production, alors que leur nombre décroît et que leurs rendements, déjà très élevés plafonnent. Ils ne sont donc pas, en dépit de la prétention de certains de leurs représentants, en mesure de nourrir le monde entier. En revanche, augmenter de 50 % la production des deux dernières catégories est possible dans bien des cas, avec des moyens peu coûteux, vu les rendements très bas ; cela aurait de plus l’avantage de donner une production mieux répartie, beaucoup moins exigeante en intrants, donc en consommation énergétique et en pollution.
 
Pourtant, ce n’est pas ce type de solution qui est généralement préconisé. Et l’on voit du côté des pays industrialisés s’accumuler des surplus invendables, se développer la pollution, sans parler du surtravail des agriculteurs. Tandis que, du côté des paysans du Sud on voit s’étendre une triple exclusion : des terres (par exemple au Brésil où les conflits pour la terre ont provoqué des milliers de morts dans les dix dernières années), du travail (paysans sans terre de l’Inde), du marché (importations céréalières en Afrique).
 
  
Produire sans détruire les hommes
 
J’en déduis que lorsque nous parlons de produire sans détruire, nous avons par priorité à nous préoccuper de la destruction des hommes, car ce sont d’abord les paysans qui sont menacés, sinon directement dans leur vie, du moins dans leurs moyens d’existence. Il est effrayant d’entendre dire comme je l’ai entendu le 27 mars 2004 sur les antennes de France-culture un ancien ministre français de l’Agriculture déclarer que, pour que la production agricole chinoise s’accroisse notablement, il faudrait éliminer la moitié des 800 millions de paysans. C’est typiquement le schéma
qui a été employé en France et, plus généralement dans les pays occidentaux. Mais il y avait à l’époque une industrie créatrice d’emplois en grand nombre, ce qui n’est plus du tout le cas aujourd’hui, y compris en Chine.
 
Par ailleurs, ce n’est pas, en soi, la diminution de la main- d’œuvre qui a fait chez nous augmenter très rapidement la production  par hectare ; c’est essentiellement l’emploi de machines, d’engrais et de pesticides, lequel provoque de très lourdes charges que le paysan doit payer ; et il y a
d’autres méthodes plus douces, moins rapides sans doute, mais aussi efficaces et même davantage à long terme.
 
Il faut enfin parler de ce qui se passe à nos portes, dans les pays de l’Est récemment rattachés à l’Union européenne, car la grande idée est que ces pays vont se développer à notre image et que l’agriculture, en particulier va prendre le train de la Politique Agricole Commune. Or, avec une population presque quatre fois inférieure à celle des Quinze, les douze PECO ont une population paysanne supérieure d’un tiers à la nôtre, tandis que la surface moyenne de leurs exploitations est de 6 ha contre 20. La libre concurrence qu’on leur propose comme une panacée sera généralement, sauf pour quelques grandes exploitations qui s’en sortiront, le combat du pot de terre contre le pot de fer. C’est ainsi qu’aux 7 millions de chômeurs de l’Europe des Quinze risquent de s’ajouter sans grand délai les 4 millions d’actifs agricoles dont, selon les prévisions actuelles, il faudra « dégraisser » l’agriculture des PECO, alors que déjà dans le plus vaste de ces pays, la Pologne, le chômage touche 20% de la population active. D’ores et déjà, la production et les prix sont en train de baisser sous l’effet de la concurrence de l’Ouest. Et les mesures de limitation de la production, quota laitiers en particulier (prévus, par exemple, pour la Hongrie, au plus bas niveau de production depuis 1985) risquent de créer un handicap supplémentaire, sans parler des normes européennes auxquelles il faudra se conformer dans un délai de trois à cinq ans. Enfin, les agriculteurs de ces pays ne recevront dans l’ensemble que 25 % des aides accordées à l’Ouest.
 
L’évolution préconisée par nos experts ne s’applique d’ailleurs pas exclusivement aux actuels pays réunis à l’UE. Il y a en Turquie autant de travailleurs agricoles que dans toute l’ex-Europe des Quinze, soit 7 millions. Déjà les experts parlent de réduire l’emploi agricole de quatre ou cinq millions, ce qui veut dire, avec les familles, 15 millions de personnes exclues. Face à ce scénario, Ankara n’a, pour l’heure, prévu aucune solution, jugeant sans doute que les problèmes sociaux doivent être résolus par les réseaux d’entr’aide familiale. 
 
 « Une agriculture autonome et économe » ?
  Envisager, dans ces conditions, d’accentuer encore l’ouverture des marchés et les orientations libéralistes de l’Europe m’apparaît proprement criminel. Le Président de l’INRA invitait, voici bientôt trente ans l’agriculture française à être plus « économe et autonome ». Nous voyons aujourd’hui non seulement qu’il n’a pas eu grand succès chez nous, mais que nous nous apprêtons à propager nos méthodes destructrices chez nos voisins de l’Est, sans parler des paysans du Sud.    
Destructrices, elles le sont, non seulement de l’environnement comme nous le voyons chez nous, mais des hommes même, comme je viens de le montrer. Produire sans détruire les hommes, cela veut dire aussi sans détruire l’environnement, et c’est là que nous voyons que l’objectif de sauver les hommes, les paysans de la destruction de masse qui les menace aujourd’hui, rejoint les objectifs de l’agroécologie. Et lorsque nous luttons pour l’environnnement, ce n’est pas seulement notre santé ou la sauvegarde de la nature que nous avons à viser, mais la vie des hommes eux-mêmes, à commencer par les plus pauvres d’entre eux que sont souvent les paysans. Les deux objectifs vont de pair et si, de ce que j’ai dit, vous ne reteniez que cela, je n’aurai pas perdu mon temps.
 
 
Les paysans dans le monde
 
Population :                         total monde: 6,1 milliard                             
Nord                           1,2
Sud                              4,9
            dont Chine                           1,3
Inde                                           1,1
 
Population active (PA) monde 2,6 milliard                             
dont Nord (PAN)              0,4
Sud (PAS)                    2,2
 
Population active agricole (PAA) 1961     2002                                         0,850    1, 335 milliard (1)
dont Nord                  0,115    0, 045 (11% de PAN)
Sud                  0,735    1,290(58,6% de PAS)
Inde                0,270   (1/5total mondial)
 
Moyens de travail :           
PAA travaillant avec tracteur           :          20 millions (2)
animaux          :        300 millions(2)
            bras      :      0,500 (1) à 1 milliard (2)
(1)    chiffres de Jean-Paul Charvet géographe Université Paris X pour 2002, publiés par Transrural initiatives du 25 janvier 2005 ; (2) chiffres de Mazoyer.
 
Evolution approximative de la production céréalière (millions de t)            
                        vers 1975                     vers 2000
            Actifs ag * Production      Actifs ag Production
Pays du Nord 105       680       45        900
Pays du Sud     850       520       1290     1100
 Ensemble                    955 1200     1335     2000
*millions d’individus
 
 
 
Documentation
 
 
Réseau Solidarité 10 quai de Richemont 35 000 Rennes
02 99 30 60 53 e-mail <reseau-solidarite@globenet.org> www.globenet.org/reseau-solidarite
 
Réseau Agriculture durable, 97 avenue Bonnin, BP 17 141, 35 571 Chantepie cedex T° 02 99 77 39 25 www.agriculture-durable.org(publie la lettre de l’agriculture durable.
 
Immanuel Wallerstein L’après-libéralisme – Essai sur un système-monde à réinventer. L’aube, poche essai 2003.
 
Revue L’Ecologiste trimestrielle, 18-24 quai de la Marne 75 164 Paris cedex 19 (numéros 4 l’alimentation en danger ,7 comment nourrir l’humanité ?, 14 agroécologie.
 
Collectif La Ligne d’horizon Défaire le développement, refaire le monde, Parangon, Paris, 2003.
 
Robert Linhardt Le sucre et la faim éditions de Minuit rééd. 2003.
 
Majid Rahnema Quand la misère chasse la pauvreté Fayard/Actes sud 2003.
 
Marc Dufumier Agricultures et paysannries des Tiers-Mondes, Karthala, 2004.
 
François de Ravignan La faim, pourquoi, La Découverte, 2003 (réédition).
 
François Partant La fin du développement,naissance d’une alternative , Babel, 1997 (réédition).
Que la crise s’aggrave,Parangon,2002(réédition)
 
Silvia Pérez-Vitoria Les paysans sont de retour, ed.Actes-Sud , 2005
 
 
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