Par Françoise Marill
A première vue, parler d’une coopérative ouvrière dans un forum dont le thème principal est la
viticulture, peut paraître extravagant.
Cependant, il apparaît bien vite que l’un et l’autre sont étroitement liés : ils le sont dans
le temps, dans l’espace, par l’objectif qui les anime et par les moyens utilisés pour parvenir à cet objectif.
La coopérative ouvrière de consommation « Les Travailleurs Syndiqués » et la coopérative ouvrière de production « L’Union
Sandalière » sont nées à Saint-Laurent de Cerdans, un village du Haut-Vallespir, situé à 650m d’altitude, à 70 km de Perpignan, à 3 km de Coustouges, dernier village situé sur la frontière
avec L'Espagne.
Au début du XXème siècle, St-Laurent compte 2800 habitants. Le village possède une grande usine de tissage, et 8 fabriques d’espadrilles, plus quelques entreprises
familiales de fabrication d’espadrilles, style bigatanes. A cette époque, c’est le plus gros centre français de fabrication d’espadrilles.
Cette activité et cette situation ont eu 2 conséquences : un mouvement syndical en
pointe dans le département et la recherche de contacts pour sortir de ce qui pouvait apparaître comme un isolement géographique.
L’industrie laurentine prend ses sources en Catalogne du Sud, vers 1870, mais en même temps que la technique,
l’expérience ouvrière des parents, amis ou cousins du sud influencent les ouvriers, d’autant plus qu’il n’y a guère d’exemples à Perpignan et dans le Roussillon qui puissent les guider.
Ainsi, quand le mouvement syndical commence à s’organiser, à partir de 1890, les travailleurs laurentins créent une Chambre syndicale des ouvriers espadrilleurs et trépointeurs et sont les seuls,
dans les Pyrénées Orientales, à faire grève pour le premier « Premier Mai » de l’Histoire.
Le syndicat des ouvriers espadrilleurs, trépointeurs et tisseurs est fondé définitivement en 1904 et adhère à la C.G.T.
A la même époque, la viticulture est en proie à une crise grave : à partir
de 1900, il y a surproduction et les viticulteurs réclament des mesures auprès des gouvernements, mais, parallèlement ils s’organisent en coopératives : les premières apparaissent en 1901 à
MUDAISON, près de LUNEL et à MARAUSSAN, près de BEZIERS ; les créations prennent de l’ampleur de 1902 à 1909. Ces coopératives écoulent leur production auprès des coopératives de
consommation de la région parisienne.
En août 1903, se crée à BEZIERS, la Fédération des Travailleurs Agricoles du Midi , affiliée
à la CGT , et, en août 1904, la Fédération lance un mot d’ordre de grève générale qui sera suivie dans l’AUDE, par exemple, par plus de 4500 grévistes. En 1905, ce syndicat compte des
sections dans 18 villages des P. O.
Travailleurs agricoles et Travailleurs des usines ont bien progressé ensemble.
Par ailleurs, les laurentins avaient de contacts fructueux avec « l’Ecole de Nîmes » : Joseph Nivet,
président du syndicat, futur maire et conseiller d’arrondissement socialiste était en relation avec Daudé-Bancel, pharmacien à Prats-de-Mollo, militant d’origine gardoise.
L’Ecole de Nîmes était un mouvement coopératif dont « l’idée est celle d’une coopération émancipatrice, structure d’apprentissage de la démocratie et de
l’efficacité économique, permettant d’abolir le régime du profit sans tomber dans l’étatisme ».
Dans les années 1880, un premier Congrès à Paris et un journal « L’Emancipation » concrétisent les idées mises en œuvre, à Nîmes, dans une
coopérative de consommation.
En 1888, l’ « Association protestante pour l’étude pratique des questions sociales » est créée à Nîmes avec le pasteur Tommy Fallot et Charles
Gide.
Charles GIDE élabore une théorie opposant la coopération au libéralisme intégral mais aussi au collectivisme, en conséquence de quoi, les coopérateurs socialistes
quittent l’Union Coopérative en 1895. La réunification aura lieu en 1912 et Charles GIDE en rédigera le « pacte d’unité », sur la base d’une indépendance à l’égard du Parti
Socialiste.
Les ouvriers de St-Laurent, quant à eux, n’ont, apparemment, eu aucun mal à faire la synthèse entre un syndicat très proche de la SFIO et un mouvement qui se
voulait apolitique.
D’ailleurs, cette orientation persistera (et persiste encore) et on a pu écrire du mouvement ouvrier laurentin, qu’il « se caractérisa à la fois par
son pragmatisme et sa modération doctrinale, en un mot, par son réformisme. », ce qui ne veut pas dire sa faiblesse.
Il y a eu d’autres coopératives, comme « L’Union Ouvrière » à Lamanère et « L’Union » à Céret.
A St-Laurent, la coopérative de consommation « les Travailleurs Syndiqués » est créée en 1908, dans un but dicté par le
contexte :
Selon un rapport de Laurent POCH, de 1943, « c’était la période historique de 1900 à 1910, pendant laquelle les ouvriers étaient brimés, pourchassés, les
syndicats naissant mis à l’index ; l’époque où il fallait, bon gré, mal gré, échanger dans les économats patronaux les maigres salaires, péniblement gagnés, contre de la marchandise qui
n’était, très souvent, que de la vraie camelote. C’est contre ces abus patronaux qui abaissaient la dignité de l’ouvrier au rang d’esclave, que les militants de la première heure, luttant contre
vents et marées, narguant la vindicte patronale, se mirent à la besogne et essayèrent de réveiller les énergies endormies. Le syndicat des espadrilleurs fut constitué et se
développa ».
Et encore : « Pour combattre avec efficacité tous les procédés employés par les milieux commerciaux, un seul remède suffit : l’union des
consommateurs groupés dans les coopératives . »
Il a pu être écrit que le but fondamental de la coopérative, qui est « de seconder, de faciliter la lutte pour l’existence et d’intensifier les œuvres
de solidarité, n’a jamais été transgressé » et qu’on a tenu à réaliser « la formule complète : défense du consommateur, amélioration des conditions morales,
matérielles et sociales de l’homme par la formation de son esprit à la réalisation de la vie économique collective »
Et, plus élevé : « Notre coopération s’achemine toujours vers le progrès. Il faut, donc, que chacun y mette du sien, si nous voulons une coopération
forte qui sera, sans contredire, la libération de demain ».
Plus tard, il est affirmé : « Nous pensons à créer un monde économique nouveau où les consommateurs ne seront plus menacés dans leur budget, où les
producteurs ne seront plus à la merci des machines à profit. Pour cela, le concours de tous est nécessaire…ensemble, nous arriverons à l’émancipation totale des travailleurs ».
Bien que la coopérative ait été créée par un syndicat affilié à la C.G.T., en lien étroit avec la S.F.I.O., les fondateurs décident de « s’occuper le
moins possible de politique, celle-ci ne pouvant être que préjudiciable à notre coopérative ». En effet, la coopérative doit « conserver son caractère d’indépendance et de
neutralité à l’égard des partis politiques, des sectes et de toutes les croyances philosophiques et religieuses »
Pour atteindre son but, la coopérative de consommation « Les Travailleurs Syndiqués », crée son
propre magasin et s’ouvre aux sociétaires porteurs de parts et aux « simples adhérents syndiqués ou membres honoraires du syndicat , en attendant que ces derniers puissent acquitter
leurs parts d’action. » Quiconque n’était pas à jour de ses cotisations ne pouvait faire partie de la coop.
Reprenons le rapport de 1943 : « La première réunion constitutive eut lieu le 19 octobre 1908. 50 membres étaient présents, qui souscrivirent un
capital de 1250 F, divisé en 50 parts de 25 F dont 548.50 F furent versés au moment de l’ouverture de notre débit de boissons. » De ces50 membres, seuls 10 purent souscrire
l’intégralité de leur part en une seule fois. En 1913, un appel est lancé aux coopérateurs qui ne se sont pas encore libérés de leur part. Pour donner une idée de la valeur d’une part de 25 F, 3
kilos de pain valaient, en 1910, 1.05 F.
En contrepartie de cet effort financier important, des avantages étaient consentis « à tout coopérateur assidu » : à l’époque (1931) où l’action
était de 100 F rapportant 5 F d’intérêt par an, les œuvres sociales étaient composées d’une ristourne calculée sur le montant des achats de l’année précédente et dont le pourcentage était
fixé chaque année par le Conseil d’administration ; d’une prime de naissance de 100 F ; d’une allocation décès de 500 F ; d’une allocation de secours ; d’une allocation de
retraite à 70 ans, calculée au taux de 5% sur la moyenne des achats effectués pendant les 15 années précédentes.
Sur ces bases, la coopérative de consommation se développera :
De 130 familles, au début, elle passera à 312 en 1925.
Elle admettra les syndiqués textiles et du bâtiment « pourvu qu’ils soient en règle avec le syndicat de leur corporation ».
Les 4 premières années, aucun bénéfice ne peut être distribué , on le remplace par la distribution d’une fougasse le premier de l’an.
Pour obtenir les prix les plus bas, les coopérateurs achètent en gros ; puis, après constitution du fonds de réserve, on décide de redistribuer le trop-perçu.
Mais cela est, le plus souvent, remplacé par le versement de secours en espèces ou en nature aux plus éprouvés : en 1911, la coop accorde des secours à 3 personnes : à la première, 15
F, à la seconde, 10 F plus un crédit à la boulangerie, à la 3ème, 2 pains de 3 kg par semaine. En 1917 et 1919, certains coopérateurs n’ont pas encore payé leur dette de pain datant du
début de la guerre.
Les premiers coopérateurs, dans une situation économique difficile, sont soumis, de plus, à une forte pression patronale : en 1912, « mise à l’index de la coopérative par les Grands Moulins de Corbeil après la pression exercée sur ces derniers par le syndicat des boulangers et
représentants en grains du département » ; en 1913, interdiction aux fonctionnaires «de faire partie des sociétés coopératives et même d’y faire leurs achats » ;
création, en 1913 d’un organisme concurrent qui distribue des ristournes. En dehors de ces faits, une atmosphère de jalousie et de haine des concurrents, répandant « des contre vérités
parmi nos adhérents » incitera les membres coopérateurs à essayer d’avoir une conduite sans reproche pour « donner le bon exemple » et à se sanctionner pour toute
faute individuelle ; atmosphère qui amènera la coopérative, en tant qu’organisme, à se tenir à l’écart de toute discussion politique et de toute prise de position électorale.
Malgré ces difficultés, le nombre des coopérateurs augmente et sera la garantie d’une évolution financière favorable. Ainsi, en 1913, la proposition faite aux membres de placer leurs économies dans la coopérative connaîtra un grand succès : 6 mois après son lancement, 6 570 F ont été
placés qui passeront à 422 571.70 F, 10 ans plus tard. En 1920, les bénéfices depuis la fondation s’élèveront à 94 428 F, et, à la veille de fonder la coopérative de production, les fonds
disponibles seront de 87 724.05 F.
En 1942, le chiffre d’affaires atteindra 1 871 066.60 F.
Grâce à cette bonne situation financière, les coopérateurs achètent un terrain, construisent une salle de danse et un premier étage, uniquement avec les fonds
disponibles . Puis, après la guerre (la première), ils achètent un immeuble de 2 étages, le remettent en état, construisent des hangars et aménagent la salle de cinéma. L’immeuble que l’on
appellera « El CENTRO » jusqu’à la fin de la coopérative (et comme s’appellent, encore, bon nombre de cafés dans les villages de Catalogne du sud), est inauguré en grande pompe, du 14
au 16 août 1920, ainsi que la grande salle de la Maison du Peuple (aujourd’hui, la salle de cinéma).
Entre autres personnalités, Renoux, un administrateur délégué de la Verrerie Ouvrière d’Albi était présent, concrétisant les relations fortes entre coopératives,
relations qui perdureront, puisque le Président de la Verrerie rendra, de nouveau, visite aux coopérateurs, dans les années 60 et des contacts étroits seront conservés avec les coop de
Toulouse
Au cours de cette inauguration, 212 F furent collectés en 10 mn, lors du « ball del bouquet », pour l’acquisition du buste de Jean JAURES.
Jean Ricart, secrétaire de l’Union Départementale des Syndicats Ouvriers conclura, à la fin de son article, « Inauguration de la Maison du Peuple » :
« les travailleurs de cette commune ne se nourrissent point de formules. Chez eux, point de chichi. Ni extrémistes, ni réformistes. Des syndicalistes doublés de bons socialistes et de
parfaits coopérateurs, c’est-à-dire trois têtes sous le même bonnet. Le travail, l’accord, l’union. Un point, c’est tout. »
Au 2ème étage de cet immeuble, il y a des salles de réunion et de lecture de l’association de la jeunesse « La Clairvoyante », avec
bibliothèque. L’association groupait 150 jeunes de la commune et organisait des réjouissances musicales (orchestre, chorale) ; les paroles et la musique de son hymne ont été composés par
Guillaume JULIA et Sauveur SERRE. « Parallèlement à la Clairvoyante, fut fondée Les Coquelicots, société culturelle destinée à meubler les loisirs de la jeunesse syndicaliste laurentine.
Cette association groupait les jeunes amateurs de théâtre qui, lors de l’inauguration de la Maison du Peuple, interprétèrent Ruy Blas. »
Dans la même optique, la coop subventionnera l’Orphéon populaire, rival de l’Orphéon patronal.
Cette bonne santé financière et l’esprit qui animait la coop, se sont exprimés dans les rémunérations des employés :
En 1919, le gérant aura droit à une demi-journée de repos par semaine, le dimanche après-midi. En 1922, son salaire s’élèvera à 450 F par mois, celui du
sous-directeur à 400 F par mois. Les autres employés gagneront 360 F par mois, les 2 boulangers 125 F chacun par semaine. A cette époque, le litre de vin coûtait 1.20 F
Toujours soucieux d’améliorer le quotidien, la coop achète, en 1921, une baignoire à la disposition de tout le monde, en 1928, un poste TSF et, en 1937,
un « réfrigidaire ».
Eu égard au niveau de vie des ouvriers laurentins de l’époque, ces acquisitions étaient de grands progrès et les salaires servis faisaient des employés de la coop
des privilégiés.
Cependant, la solidarité n’était pas cantonnée aux employés ni même seulement au village : la
coop soutiendra, en 1910, la grève des « cluadores », les brodeuses « épouses des coopérateurs », « ouvrières si déterminées qu’elles n’hésitèrent pas à se
coucher sur la chaussée pour empêcher la circulation des voitures qui portaient de l’ouvrage hors de St-Laurent de Cerdans », grève victorieuse comme celle, en 1920, des ouvriers de
l’usine textile Sans et Garcerie, « pour de meilleures conditions de travail et de meilleurs salaires. Cette action entraînera l’arrêt de travail dans toutes les usines, la grève dura un
mois, (et) fut victorieuse ».
Et, en 1921, la coop lancera une souscription pour aider les Russes.
Dans les statuts de la coopérative de consommation, il était prévu la constitution d’un fonds de réserve pour « toute œuvre jugée utile au
développement de la présente société, notamment l'œuvre de production coopérative».
Cette idée se concrétisera par la création de la société anonyme « L’Union Sandalière ».
L’Assemblée Constitutive eut lieu le 21 novembre 1923, les statuts furent établis le 23 novembre 1923 , signés par
François BRUNET, François ERRE et Joseph NIVET , et déposés au Tribunal de Commerce le 15 décembre 1923.
Concrètement, l’Union Sandalière est une « société anonyme à capital et personnel variables ». Le capital est primitivement fixé à 250 000 F ,
divisé en 250 parts de 1000 F chacune. Lors de la première réunion, le 21 novembre 1923, l’Assemblée Constitutive nomme les membres du Conseil
d’Administration et les commissaires aux comptes. Le Conseil est nommé pour 3 ans et renouvelable par tiers chaque année.
Le Conseil a les pouvoirs les plus étendus pour agir au nom de la Société et faire ou autoriser tous les actes ou opérations relatifs à son effet. Le Conseil délègue
tout ou partie de ses pouvoirs à un Directeur qu’il choisit suivant sa volonté dans son sein, parmi les associés ou en dehors de la Société, dont il est toujours responsable envers elle.…Vingt
pour cent sont prélevés annuellement sur les bénéfices, pour constituer le fonds de réserve. »
Grâce à son fonds de réserve à elle, la coop de consommation achètera 33 actions de 1000 F chacune, car « nous devons donner tous les
efforts matériels et moraux pour l’accompagnement à bon port de cette belle œuvre sociale qui affranchira le travailleur en lui procurant l’accès aux bénéfices annuels, le maintien et
l’amélioration de certaines conditions de travail matérielles et morales dont nous jouissons. »En effet, « si l’on veut que la production soit abondante, si l’on veut que l’art
industriel fasse des progrès, il faut que le travailleur soit stimulé par un puissant mobile qui est l’intérêt personnel. Il faut donc que l’ouvrier travaille pour lui seul , en liaison avec
la collectivité, et que les produits de son travail lui appartiennent. »(rapport de 1923)
L’esprit et les statuts sont bien conformes à ceux d’une coopérative dont « le capital est détenu par
ses propres salariés qui en élisent le dirigeant. Les porteurs de parts sociales sont appelés « sociétaires ». La société, tout en ayant des cadres de direction pour sa gestion
courante, élit un conseil d’administration et prend ses décisions importantes en assemblée générale de ses sociétaires selon le principe « un homme, une voix », et non
« une action, une voix ».
Les hommes :
Le premier Conseil d’Administration est composé de François BRUNET, Joseph NIVET, Jacques SAQUE, Laurent POCH, Jacques CARRIE, François ERRE, Emmanuel BERDAGUER,
Michel THUBERT, Guillaume JULIA, tous militants de la SFIO ou du Parti Communiste, et membres du syndicat des ouvriers espadrilleurs, trépointeurs et tisserands, affilié à la CGT.
3 d’entre eux sont plus particulièrement connus : Joseph NIVET, François BRUNET, Guillaume JULIA.
Ø Joseph NIVET
(1877-1942) : en tant que représentant du syndicat OETT de St-Laurent, il rencontra Jean JAURES à CERET. Voilà ce qu’en dit le « Maitron » :
« A la fois responsable de la S.F.I.O., du syndicat CGT des OETT, de la coopérative « Les Travailleurs Syndiqués », membre du conseil d’administration de « l’Union
Sandalière », maire de St-Laurent de Cerdans et conseiller d’arrondissement, Joseph Nivet jouissait d’une grande autorité au sein de la population ouvrière. Hostile à Vichy, Joseph Nivet fut
révoqué de son mandat de maire le 31 mars 1941. Son attitude différa de celle de ses camarades et amis, François Brunet et Laurent Poch qui crurent opportun, pour des raisons diverses, de
composer avec Vichy. Joseph Nivet mourut le 21 janvier 1942, moins d’une année après sa révocation » .
Ø François BRUNET
(1887-1977) : Militant socialiste SFIO, secrétaire du syndicat CGT des OETT, Directeur de l’Union Sandalière de 1923 à 1974, conseiller général en 1928, 1931 et
1937, secrétaire du Conseil Départemental en 1943, il fut déchu de son mandat après la guerre.
Ø Guillaume JULIA
(1900-1976) Militant SFIO, puis secrétaire de la Légion des Combattants, pendant la guerre, il adhère au Parti Communiste en 1946. Il est élu maire en 1947 sur une
liste communiste contre la liste SFIO du maire sortant, Guillaume SAQUER, son cousin. Il restera maire jusqu’en 1971. II est élu conseiller général en 1949, 1959,1961 et 1967. En 1946,
(Guillaume JULIA) est élu président de « l’Union Laurentine »,(La Societat de balls) nouveau Comité des Fêtes, issu de la fusion entre ceux, politico-sociaux et territoriaux, du Moli et
du Castell, mettant un terme à un dualisme intra-communautaire de très longue durée. »
L’Union sandalière ne connut que 3 directeurs : Joseph NIVET, François BRUNET (1923-1974) et François POL (1974-1979).
A partir de la création de l’Union Sandalière, le sort des 2 coopératives est étroitement lié, de même que leurs fluctuations épousent les événements
nationaux ou mondiaux : crises, guerres, évènements climatiques ou reprise économique.
Rapidement, la crise de 1929 fait sentir ses effets : les choses se gâtent en 1930 avec le chômage et la
chute des prix : pour soutenir les chômeurs, le bois nécessaire au four à pain est exploité directement par la coop, ce qui crée quelques emplois.
Puis la Banque des Coopérateurs de France connaît une défaillance et immobilise les comptes. La même année, l’achat prévu de 2 billards et d’un projecteur d’un
cinéma ne peut se faire que grâce à des emprunts. Le chiffre d’affaires ne remontera qu’en 1936, et encore est-ce à la suite de la dévaluation du franc. Remontée éphémère : à la veille
de la guerre, la société se voit contrainte de ne plus verser d’intérêts aux dépôts d’argent, la charge étant trop lourde. « Les sociétaires déposants comprendront sans peine qu’ils
peuvent trouver auprès de l’Etat un placement sûr et tout aussi avantageux qu’au siège de la société. ». Ce sera le prélude au retrait obligatoire des comptes épargne, d’abord
volontaire, puis imposé par le gouvernement en 1941. C’est aussi le commencement des grosses difficultés d’approvisionnement pendant les longues années de guerre, auxquelles s’ajouteront les
dégâts causés par l’aiguat, l’inondation de 1940.
Cependant, la suppression de la charge des intérêts permettra de répartir des « trop-perçu » à partir de 1942 et de maintenir, pendant la guerre, le
versement des retraites. La solidarité s’exercera, également, envers les prisonniers et, en 1944, en faveur des veuves qui bénéficieront d’une allocation-décès.
En 1939, les 2 coops feront un gros effort pour les nombreux réfugiés espagnols passant dans le village à la fin de la guerre civile et qui arrivaient affamés
et grelottant en ce mois de février particulièrement rigoureux.
Malgré tout, la guerre entraîne des contraintes qui empêchent les coopératives de fonctionner selon leur idéal. Le rapport moral de 1943 le déplore :
« Nous ne sommes plus des commerçants, mais des répartiteurs. », « les initiatives individuelles ne peuvent plus se manifester tant que durera la guerre et la
réglementation actuelle du commerce et de l’industrie ».
Puis, la guerre finie, on essaie de ressouder ce qui a été séparé par les prises de position pro et anti-vichystes : « Nous sommes persuadés que…doit présider l’esprit de camaraderie le plus large, le plus fraternel. Il faut nous aimer et nous entraider. Les rancunes, les
méchancetés sont des germes de division ; l’amour, la fraternité, la sympathie agissante sont des qualités propres à l’unisson. »
Néanmoins, compte tenu du caractère pragmatique de la vie syndicale, politique et coopérative de St-Laurent, la réconciliation se fait sans peine, aidée par la
personnalité charismatique, contrastée et paradoxale de Guillaume JULIA. Elle était dans la ligne du mouvement ouvrier laurentin, « réaliste, en un mot réformiste, qu’il se réclamât
de la S.F.I.O. (avant 1940) ou d’un P.C.F. décidément atypique (d’avantage républicain que marxiste selon Bertrand SALMON). Mais ce réalisme était, malgré tout, mû par le souffle de l’utopie du
collectivisme vivant, de la coopération sous toutes ses formes. La réalisation d’une cité ouvrière, chaleureuse anticipation d’un avenir radieux que le Progrès permettrait d’entrevoir, passait,
dans l’immédiat, par la construction d’une contre-société » qu’ébauchèrent les travailleurs laurentins.
Après la guerre, dans le sillon de la remise en marche de l’économie, la coop de production se relève bien et agrandit les bâtiments tels qu’ils se présentent
actuellement.
La coop des Travailleurs Syndiqués continuera sur les mêmes bases jusqu’en 1991, mais, à partir des années 70, ses services se réduisent petit à
petit : la mercerie est fermée la première, puis l’épicerie, enfin le café-restaurant.
Les bâtiments seront rachetés par la municipalité d’Union de la gauche, et l’épicerie et le café transmis à des particuliers, sous forme d’atelier-relais pour le
café.
En 1998, le buste de Jean Jaurès et celui de la République, après avoir été cachés pendant l’occupation, étaient encore dans la salle du café, au premier
étage.
La coopérative de production « L’Union Sandalière » suivra le lent déclin de l’industrie textile et sandalière, après avoir été créée dans le sillage de son essor. « Dès 1953, la conjoncture n’était plus aussi favorable à l’industrie laurentine, trop dépendante de la
production d’espadrilles catalanes traditionnelles, telles les célèbres bigatanes des sardanistes. L’Union Sandalière avait accumulé des stocks pléthoriques. On décida, donc, de diversifier les
produits commercialisés, ceux des articles chaussants, avec des souliers vulcanisés ou soudés, mais aussi des tissus jacquart, dits catalans. Mais la restructuration fut insuffisante et le lent
déclin aboutit, en 1978, au dépôt de bilan. En 1980, outre l’Union Sandalière, deux autres entreprises sandalières privées avaient fermé leurs portes. Les autres, en sursis, avaient été
contraintes de comprimer leurs effectifs ».
Cependant, jusqu’à la fin, les salariés sont restés des actionnaires et ont voté selon le principe, « un homme, une voix »
Lorsqu’il a fallu vendre les bâtiments et les terrains, la préférence a été donnée à la commune de St-Laurent. La propriété est donc restée collective, même si elle
n’est plus coopérative.
Les terrains ont continué d’accueillir les jardins ouvriers jusqu’à la construction de la nouvelle salle des Fêtes et de la route desservant un lotissement.
Les bâtiments abritent le très intéressant musée, le cinéma-salle de spectacles et d’autres grandes salles accueillant des expositions. Les autres locaux sont loués
à diverses entreprises : restaurant, magasin d’articles ménagers, réparation automobile, fabrique d’espadrilles. Celle-ci, issue de la fermeture des établissements Llobères, a été prise en
mains par d’anciens salariés, sous forme de société anonyme. Elle est, actuellement, encore en activité, après un autre redressement.
La conclusion de cet historique et la relation avec le présent appartiennent à chacun, et cela peut-être l’un des objets de notre discussion.
SOURCES
Comptes-rendus des réunions du Conseil d’Administration des Travailleurs Syndiqués, repris dans un article de la revue GAVROCHE n°25, janv- fev 1986
Articles d’André BALENT sur Guillaume JULIA et, dans le DBMOF, sur Joseph NIVET et François BRUNET
L’ACTION SYNDICALE 1920 n°9
LE TRAVAILLEUR CATALAN n°1576, 13/06/1975
LE COURRIER DE CERET n°2273 1923
LE TOCSIN n° 1, 2, 3 2006
ARTICLES DE WIKIPEDIA , sur l’Ecole de Nîmes, la coopération et Charles GIDE
Entretien avec François POL