"La scandaleuse histoire de MON 863", par Jean TOSTI, ATTAC 66

Au départ de cette édifiante histoire, un petit insecte, Diabrotica virgifera, la chrysomèle des racines du maïs. Originaire d’Amérique centrale, ce minuscule coléoptère a envahi toute l’Amérique du Nord à partir de 1950. Ses larves se nourrissent de la racine des jeunes plants de maïs. L’insecte possède aussi l’étonnante particularité d’adorer les voyages en avion : il apparaît pour la première fois en Europe en 1992, près de l’aéroport international de Belgrade, et c’est aussi à proximité d’aéroports qu’il est signalé en Italie puis en France dix ans plus tard. Actuellement, il sévit dans les Balkans, en Roumanie et en Hongrie.

             Vu les ravages causés aux États-Unis, il n’est pas étonnant que la firme Monsanto ait créé un maïs génétiquement modifié résistant à l’insecte. Son nom : MON 863. Sans aller jusqu’à proposer sa culture en Europe, du moins pour l’instant, Monsanto souhaite écouler sur notre continent une partie des importants stocks de ce maïs GM. Profitant de la levée progressive du moratoire sur les OGM au sein de l’Union européenne, la firme dépose le 7 février 2003, auprès de la Commission européenne et du gouvernement allemand, une demande pour l’importation et l’utilisation de MON 863 et de ses produits dérivés pour l’alimentation animale.
 
            Le dossier déposé par Monsanto contient une importante étude menée sur des rats par le laboratoire Covance. Monsanto ne souhaite pas qu’elle soit rendue publique, ce qui donnera lieu à une longue bataille judiciaire devant les tribunaux allemands entre Greenpeace et la société américaine (bataille finalement gagnée par Greenpeace en juin 2005). Pourquoi un tel besoin de secret ? Tout simplement parce que l’étude comporte des conclusions pour le moins inquiétantes. Les rats nourris au MON 863 présentent un certain nombre d’anomalies : augmentation des globules blancs chez les mâles ; baisse des jeunes globules rouges et augmentation de la glycémie chez les femelles ; anomalies rénales chez les mâles (inflammation et rétrécissement notamment).
 
            De telles anomalies n’inquiètent pas outre mesure les experts allemands, qui déplorent cependant que ce maïs transgénique contienne un gène marqueur résistant à un antibiotique. Par contre, une fois que le dossier est transmis à la France, la commission du génie biomoléculaire (CGB) émet un avis négatif en raison de « différences significatives Â» et déclare « ne pas être en mesure de conclure à l’absence de risque pour la santé animale Â» (28/10/03). Inversement, au niveau européen, l’AESA (agence européenne de sécurité des aliments) ne trouve rien à redire à MON 863, qu’elle estime « aussi sûr que le maïs traditionnel Â» (16/04/04).
           
            Reste que le rejet français oblige Monsanto à revoir son dossier. Le 17 septembre 2004, la société présente une réévaluation de son étude sur les rats, faite par « deux experts renommés Â»â€¦ choisis par Monsanto. Selon ces experts, qui ont travaillé sur un hybride et non directement sur MON 863, « les lésions et anomalies sanguines entrent dans le cas de la variabilité naturelle Â». Moyennant quoi, l’AESA renouvelle son avis favorable, tandis que la CGB française opère un retournement spectaculaire (23/11/04), estimant maintenant qu’il n’y a plus de différences significatives, ou du moins que celles-ci ne présentent aucun risque, à l’image du rétrécissement des reins chez les mâles.
 
            Mais la partie n’est pas encore gagnée pour Monsanto : il faut maintenant convaincre les 25 gouvernements européens de l’innocuité de MON 863. Première étape : le passage devant le Comité de réglementation, chargé d’assister la Commission européenne et composé de représentants des États membres statuant à la majorité qualifiée. Seuls 4 États se déclarent favorables à la commercialisation de ce maïs transgénique (20/09/04). Nouveau passage devant le comité, nouvel échec (29/11/04). Mais la Commission européenne passe outre (la majorité qualifiée n’est pas atteinte, voir plus bas), et voilà maintenant la demande de Monsanto soumise au Conseil des Ministres de l’Union (24/06/05).
 
            Le vote ne souffre apparemment d’aucune discussion : seuls 7 États sont favorables, 4 s’abstiennent et les 14 autres rejettent la demande. Mais les règles du vote au sein de l’UE ne sont pas aussi simples que ça. Pour qu’une décision du Conseil soit validée, il faut qu’elle obtienne la majorité qualifiée, à la fois en nombre d’États et en nombre de voix (chaque pays, selon l’importance de sa population, dispose d’un certain nombre de voix). Pour avoir cette majorité, il faut réunir au moins 13 États et 232 voix. Or, le total des États opposés à l’autorisation, s’il dépasse bien la barre des 13, ne réunit en tout que 182 voix (contre 108 voix « pour Â»). Donc, le vote n’est pas entériné, et la décision finale reviendra à la Commission européenne. Comme on pouvait s’y attendre, celle-ci accorde son autorisation à l’importation et à la commercialisation de MON 863 le 8 août 2005.
 
            Autrement dit, malgré l’opposition d’une large majorité d’États, malgré de sérieux risques de toxicité, cet OGM pourra maintenant être donné comme aliment aux animaux. Monsanto a d’ailleurs, dans la foulée, demandé que cette autorisation soit élargie à l’alimentation humaine !
 
            On précisera pour terminer que la même autorisation, dans les mêmes conditions, avait déjà été donnée à un autre OGM produit par Monsanto, le colza GT 73, tolérant au Roundup, alors que les expériences de laboratoire avaient révélé une augmentation de 18 % du foie des rats (« constatation fortuite Â» selon l’AESA). Malgré le vote défavorable du Comité de réglementation et du Conseil (mais sans majorité qualifiée), la Commission européenne avait autorisé son importation le 31 août 2004.
 
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